textes


Le bruit des mouches, Eléonore Pano-Zavaroni, juillet 2013

De ses grands yeux noirs et brillants, un chat nous fixe. Son visage commence à se fissurer, un poignard planté entre les deux globes oculaires. Devant lui, une piscine à l'eau que l'on devine croupie est habitée temporairement par un sous-marin dont on aperçoit le périscope tourné vers d'autres horizons (voir la série backdraft, 2013). Escale dans un monde où il pleut des couteaux, baigné dans des airs d'adagio joyeux.

Guillaume Dorvillé dessine, incruste dans notre regard des images qui sont autant de restes, de raclures d'une rétine enfantine et sardonique. Des restes qui refluent, s'incrustent, troublent. Des restes que l'on croise à bord d'un navire errant dans la périphérie du regard et de la pensée.

Au premier abord, les dessins sont séduisants : des lignes tranchantes, décomplexées, joyeuses, des histoires explosives traduisent un lâcher prise qui libère. Un tracé simple, appliqué, parfois grossier mais maîtrisé, qui devient, en y regardant de plus près, rêche, taché, menaçant. Quelquefois les couleurs se font crasseuses notamment dans last happy meal in neverland (2009) et les textes les accompagnant décapants. La série backdraft (2013) aborde des lignes épaisses et cernantes accentuées par l'usage de l'encre noire. Ici, plus de couleur, les figures se découpent sur le papier, s'imposent, percent l'image de toutes parts. Cette série est peuplée par un bestiaire de créatures que l'on retrouve dans d'autres séries telles que le dauphin gonflable s'illustrant dans j'ai décalaminé mon trou de balle avec du cilit bang (2009) et déjeuner sur yellow cake (2009), ou encore le loup, la mort (t'envoies du bois comme castorama, 2011), l'ours, les poutres (poutres, 2012), les sapins (sapins, 2010), mais aussi les poignards et les mouches qui rôdent toujours.

Des dessins comme des arrêts sur images ou des pitchs de mauvais goût dans lesquels le texte vient soutenir le dessin, faisant partie intégrante de l'architecture de la composition. Les images sont percutantes, souvent dérangeantes par leur idiotie assumée ou bien par leur provocation. Plusieurs situations exposent des personnages semblant contrariés par le poids des choses qui les écrase. Autant de couvertures de l'histoire en cours, de l'interprétation d'un fond commun. Plutôt que des commentaires, un échos saignant, à fleur de peau. Un écho dont jaillissent des fleurs tantôt suintantes tantôt vaches, toujours vibrantes. Des images pour se déplacer, agissant tel un reflet grossissant, grinçant, déraillant, régressif, insolant. Des images pour glisser et faire la mise au point par le trop plein, par les yeux des mouches qui volent au-dessus des belles bouses des belles vaches accompagnées de cow-girls qui n'échappent pas au vague à l'âme.

Une musique ambivalente qui rappelle que « Nous n'employons les drogues, les techniques yogiques et la poésie – et mille autres méthodes plus maladroites encore – que pour nous efforcer de ramener les choses à la normale. » (1)

  1. Tom Robbins, Même les cow-girls ont du vague à l'âme, Editions Gallmeister, 2010 (1976), page 68.



Article de Stéphane Corréard, journal Particules n°21, 2008




Guillaume Dorvillé
19 Sep - 27 Sep 2008
Vernissage le 19 Septembre 2008
Semiose galerie
Communiqué de presse de Leslie Compan

Guillaume Dorvillé crée un répertoire de formes, de personnages détournés tels que "Soup Man" ou encore "Goldomac", de jeux de mots ou de titres à l’humour décalé, s’inspirant de l’actualité quotidienne et de la publicité.
Jeune peintre et dessinateur avisé, Guillaume Dorvillé propose à chacune de ses séries un nouveau voyage intergalactique pour découvrir la face cachée de la Terre. Surfant sur la vague de l’actualité quotidienne, de la publicité et ses slogans à la réalité consternante, ses dessins bousculent les acceptions du domaine public. Les séries « A Ride to Hell » ou encore « Je balance la purée jusqu’à la comète de Halley », rendent compte de l’énergie qui traverse l’artiste, son cerveau et son corps, avant d’être télescopée sur papier. Dans cette récente série, Guillaume Dorvillé crée un répertoire de formes, de personnages détournés tels que « Soup Man » ou encore « Goldomac », de jeux de mots et de titraille ambigus qui balancent et induisent le malaise. Intuitifs, ses dessins n’ont d’autre procédé que le coup de pied quitte à en assumer l’aspect douteux, le mauvais goût et à s’en effrayer soi-même. Car en effet, ils n’épargnent pas plus l’auteur qu’ils n’épargnent le spectateur en le poussant hors de ses retranchements. Bien au contraire les dessins de Guillaume Dorvillé sont un moyen de faire surgir une facette incertaine de sa personnalité et de notre pensée, souvent occultée par le politiquement correct et désamorcer toutes accusations. Pour trouver l’espace d’un acte de liberté sans compromis.



TEXTES PERSONNELS

Le plus court chemin

Le dessin est un acte de liberté sans compromis. Il y a une urgence à exprimer un sentiment, une idée, une réaction. C'est une belle boule de neige avec un tesson à l'intérieur. Le dessin peut vous faire ciller ou vous éborgner. Il est nécessaire de s'extraire du monde pour envoyer la purée. Il est important d'avoir le bon rythme. Le dessin peut être bête comme ses pieds ou brillant. Il peut aussi avoir l'air complètement idiot et être profond. Il peut aussi vous faire croire que vous êtes sensible et spirituel. Le dessin ne fait pas de différences entre haute et basse culture, il se moque de la culture. Il renverse les riches et l'ordre. Il ridiculise les attributs du pouvoir. Il nique tout avec une tendre violence et une étrange poésie fromagée. C'est David face à Goliath et Beavis et Butt-Head faces à la TV. Il ressuscite les morts en donnant corps aux fantômes. Il compte les jours. Il crache son venin, fait feu de tout bois, nage en eaux troubles, sent comme l'esprit d'ado et hante vos illusions. C'est ce que vous aimeriez faire avant de mourir. La ligne doit mélanger assurance et amateurisme. La méthode c'est prendre le plus court chemin. Le sens est à double détente. (2020)

The Shortest Distance

Drawing is an act of freedom without compromise. There is an emergency to express a feeling, an idea, a reaction. It is a beautiful snowball with a shard inside. The drawing can make you blink or pop your eye out. It is necessary to get out of the world to blast off. It is important to have the right pace. The drawing can be as dumb as a stump or brilliant. It can also look completely idiot and be deep. It can also make you believe that you are sensitive and spiritual. Drawing does not differentiate between high and low culture, it makes fun of culture. It overturns the wealthy and the order. It ridicules the attributes of power. It fucks everything with tender violence and strange cheese poetry. It's David facing Goliath and Beavis and Butt-Head facing TV. It raises the dead by giving a body to the ghosts. He counts the days. He spits his venom, uses all available means, swims in troubled waters, smells like teen spirit and haunts your illusions. This is what you would like to do before you die. The line must mix insurance and amateurism. The method is to take the shortest distance. The meaning is double triggered. (2020)

*

Tout le monde me manque

Il fait nuit. Je regarde les lignes blanches dans le ciel. Les avions saupoudrent les heures. L’appel a sonné et je suis resté immobile. Mon ombre se terrait sous les meubles, un loup banni, ébouriffé. J’ai tant conduis sur la file de gauche comme une tête-bille roulante. Mes yeux de tonnerre en sursauts, les genoux égratignés jusqu’à la mort. La pluie qui s’infiltrait dans vos os, le silence de l’été, moi aussi j’ai erré. Mes amis, grumeaux dans mon cœur, grumeaux dans la Voie Lactée. J’ai souhaité l’écho de la forêt, le toit d’un pin parasol, les doigts d’une étoile de mer agrippés à mon poignet. Mes peintures camouflent mes points de suture. De pylône en pylône, de balle de paille en balle de paille, je me souviens de tout. Cette rue qui serpente et mord. Le terrain de basket, semelles usées, visages acnéiques et brouhaha du ballon. Les néons paumés irradiant les champs. Les châteaux d’eau, clous de cercueil dans la ville-monde. Paysage de mon amour. Le ciel à présent devient jaune, je vois la béquille torsadée et la poussière tremble. Tant de fantômes sur des chars de carnaval me font signe de la main. Tout le monde me manque. J’ai aussi souhaité une éclipse pour être avec vous dans la même nuit. A Itaewon. (2010)

*

Trop c'est pas assez

Je m’érige en poseur de rondins à l’assaut de la tour de Babybel. Indifféremment, je vous saigne ou vous renseigne et si ça vous branche, on s’en paye une tranche. L’haleine du monde me crispe et comme le T-1000 à la fin, je me fissure en étoile. La nuit, mes yeux projettent des mirages inquiétants. Toujours à la recherche d’un habitat adapté, à Thoiry, je descends de ma DeLorean pour remonter dans l’arbre. Au pôle nord, en homme invisible armé de Air Max, je botte le cul des ours. A Phuket, à cheval sur un dauphin gonflable, je bondis dans des pneus de tracteur enflammés. Nulle part où aller. Alors à deux cinquante en soleil, direction le cosmos, je quitte ce monde de carton-pâte. Bye-bye fight club, jet lag, carjacking, bad trip, bling-bling, gang-bang, big mac. Souvent, je m’arrête dans une station spatiale Total. De là je vous adresse mes dessins, je balance la purée. Le reste du temps, main dans la main avec Casper, je fais briller mes dents jusqu’à Auchan. (2010)

*

Avec vous

Le dessin est pour moi un acte de liberté sans compromis. Je dessine à 200 sur la file de gauche. Mon cerveau s’émiette sur la feuille. Effet boule de neige. Je suis mon intuition. Celle-ci m’emmène dans des endroits peu sûrs : terrains de basket, aires d’autoroutes, stations spatiales... C’est là où je me sens bien, à la périphérie. Pas la peine de me suivre je vais trop vite. Les bandes blanches se peignent sur ma peau et je deviens un peu indien. Ce ne sont pas des peintures de guerre. Elles servent à m’effrayer moi-même. A la fin de chaque voyage, j’ai envie d’évoquer la magie contenue dans ces bribes. Si vous n’êtes pas si à l’aise face à tout ça, alors j’ai réussi à partager ce que j’avais avec vous. (2006)